Marc-Hervé Tchuente (promo 2006) : « au quotidien, mon but est de chercher des stratégies d’investissement viables et le plus décorrélées possibles avec celles qui existent. »

Marc-Hervé, tu es Quant Trader chez Squarepoint Capital, un hedge fund. C’est un métier que tu exerces depuis le début de ta carrière il y aura bientôt 7 ans. Comment en as-tu entendu parler et qu’est ce qui t’a poussé à le devenir ?

Avant de répondre je commencerai peut-être par préciser qu’en 7 ans, j’ai travaillé dans 3 entreprises différentes et j’ai en réalité exercé 3 fonctions différentes même si le titre est resté le même.

Maintenant pour répondre à la question, en toute honnêteté, j’ai d’abord été attiré par la finance d’entreprise à travers des métiers de fusion acquisition, introduction en bourse etc… Lorsque je suis arrivé en école d’ingénieurs, je me suis renseigné plus sérieusement et je me suis rendu compte que ce sont des métiers où on te demande de travailler 13h-14h par jour. Autant dire qu’il ne faut pas avoir besoin de beaucoup de sommeil ! C’est à ce moment-là, que j’ai commencé à explorer d’autres opportunités dont la finance de marché. Je me suis rendu compte qu’il y avait des métiers qui semblaient intéressants sur le papier et que je pouvais exercer tout en préservant une vie sociale. Je me suis alors orienté vers des métiers un peu quantitatifs qui me permettaient d’appliquer des notions que j’étudiais en école d’ingénieurs d’où le quant-trading.

Quel a été ton parcours, ton baccalauréat en poche ?

J’ai obtenu mon baccalauréat en 2006 au lycée Fustel de Coulanges à Yaoundé. Mon baccalauréat en poche, je suis allé faire une classe préparatoire aux grandes écoles en France. Cela m’a permis d’intégrer l’école d’ingénieurs Centrales Paris qui a un cursus général de 3 ans. J’ai fait mes deux premières années à Centrale Paris puis j’ai eu l’opportunité de faire une année de césure professionnelle. J’ai effectué un stage d’un an au Crédit agricole, 6 mois à New York puis 6 mois à Paris. J’étais dans un département un peu hybride qui était un peu entre la finance de marché et la finance d’entreprise. Cela m’a permis d’avoir une idée un peu moins floue des métiers de finance de marché. Pendant mon année de césure, j’ai postulé à plusieurs masters d’universités américaines et j’ai eu le bonheur d’y être accepté. Par conséquent, à l’issue de cette année de césure, j’avais le choix entre retourner à Centrale Paris et faire l’option « mathématiques appliquées à la finance” ou alors aller faire un master de mathématiques financières dans une université américaine. Le goût de l’aventure et mon envie d’explorer le rêve américain m’ont conduit à choisir de faire un master de finance à l’université de Princeton aux États Unis. Le cursus normal du master est de 2 ans mais j’ai eu l’opportunité de pouvoir faire le programme accéléré d’une année. C’était très risqué mais j’ai pondéré les avantages et les risques avant de me lancer et je me suis jeté à l’eau. Après avoir obtenu mon master de l’université de Princeton, j’ai effectué mon stage de fin d’études à la BNP Paribas à New York : 3 mois en tant qu’analyste quantitatif (quant) puis 3 mois assistant trader.  A l’issue de ce stage, j’ai signé mon premier contrat à durée indéterminée. 

Nous en parlons depuis le début mais que met-on derrière un Quant Trader et un hedge fund ? En quoi consistent tes missions au quotidien ?

Je vais essayer de définir ces termes comme je peux sinon il y a Wikipedia (lol).

Pour moi un hedge fund est une entreprise qui lève de l’argent auprès d’investisseurs privés ou publics (en général avec des tickets importants en dizaines voire centaines de millions de dollars) et qui utilise cet argent pour investir dans différentes classes d’actifs. Le hedge fund pour lequel je travaille investit dans quasiment tous les actifs cotés sur les marchés financiers (actions, obligations, devises etc…)

Pour moi, un quant-trader est une personne qui utilise des outils et analyses quantitatifs dans le but d’investir dans les marchés financiers avec des horizons variés (court, moyen ou long terme). En ce qui me concerne, j’investis sur des actions avec des horizons de temps en général entre la semaine et le mois. Au quotidien, mon but est de chercher des stratégies d’investissement viables et le plus décorrélées possibles avec celles qui existent. Toutes les stratégies sur lesquelles je travaille sont systématiques et automatiques c’est à dire que je n’ai pas besoin de surveiller mes stratégies toute la journée et ni même de les démarrer étant donné que je programme des automates pour faire cela à ma place. Cela me permet d’investir aux États Unis, en Europe et en Asie et de ne pas avoir besoin d’interrompre mon sommeil pour démarrer mes stratégies d’investissement. Je n’ai pas vraiment de journée typique mais je dirai qu’un peu plus de la moitié de ma journée est réservée à travailler sur des projets en vue de créer des stratégies d’investissements (analyse de données, simulations de stratégies etc…). Un peu moins de la moitié de ma journée est consacrée à gérer les membres de mon équipe (avancer sur les projets avec mes collaborateurs) et gérer les relations avec des vendeurs tiers de données (prospecter et faire les contrats).

Je suis basé à Paris en ce moment mais je manage une équipe dont les personnes sont parfois basées à l’étranger (New York et Singapour). Même mon manager ainsi que d’autres équipes avec lesquelles je travaille sont basés à New York donc la communication efficace est un élément essentiel de mon travail quotidien.

Dans ton parcours tu as consécutivement travaillé en brokerage bank, en banque d’affaires puis à nouveau en banque d’investissement. Pourquoi as-tu fait ces changements, cela a-t-il été facile et le recommanderais-tu ?

En fait, dans la première entreprise où j’ai travaillé, je faisais de la recherche de stratégies d’exécution et non d’investissement. Je me suis rendu compte que ce n’était pas exactement ce que je voulais faire. Mon premier travail m’a permis d’avoir une connaissance encore plus fine des métiers de la finance de marché et j’ai pensé que je me plairai plus dans la création de stratégies d’investissement. C’est la raison pour laquelle j’ai décidé d’aller en banque d’investissement où j’ai eu cette opportunité. Si j’ai décidé ensuite d’aller travailler pour un hedge fund, c’est tout simplement parce que le type de stratégies et la façon de travailler de mon équipe ne me convenait pas. De plus, j’avais un mauvais manager et je ne croyais pas en la stratégie long terme du management.  Changer autant n’a pas été du tout facile d’autant plus qu’à chaque fois je devais quasiment repartir de zéro parce que les compétences recherchées n’étaient pas les mêmes. Pour moi l’idéal serait de ne pas changer d’entreprise tous les deux ans. Quand ce que tu fais te plait, que tu as une bonne équipe, un bon manager et un salaire satisfaisant, je recommanderai de rester dans la même entreprise et d’engranger de l’expérience. Changer régulièrement d’emploi n’est pas toujours bien vu et cela te fait prendre souvent plus de risques. Je ne le recommanderai qu’en dernier recours si la situation courante n’est vraiment pas satisfaisante. Certains pensent qu’en changeant d’entreprises régulièrement, on peut accumuler des augmentations de salaire importantes et c’est parfois la motivation principale pour aller voir ailleurs. Mon expérience est différente, c’est en restant dans la même entreprise, en creusant mon tunnel et en gagnant la confiance du management que j’ai eu les meilleures opportunités. Le tout est de bien étudier son environnement et de faire ce qui est le mieux pour soi.

Quelles différences majeures as-tu pu noter entre les expériences en banque d’affaires et en hedge fund ?

Quand j’étais en banque d’affaires, je travaillais dans une équipe un peu spéciale qui pouvait s’apparenter à un « mini hedge fund”. Toutefois, je pense que la plus grosse différence entre une banque d’affaires et un hedge fund est que dans un hedge fund, on n’a pas vraiment de contraintes sur le type d’investissement ainsi que sur les classes d’actifs dans lesquelles on peut investir alors que dans une banque d’affaires, il y’a beaucoup de règles et de contraintes pour éviter que ces dernières ne prennent beaucoup de risques. De plus, dans un hedge fund ta rémunération peut être un peu plus corrélée aux profits que tu génères comparé à une banque d’affaires. Dans un hedge fund l’environnement peut donc être plus méritocratique mais ça peut aussi être beaucoup plus risqué dans la mesure où tu as un siège plus éjectable.

Où dirais-tu qu’il est plus facile de commencer sa carrière ? Pourquoi New York dans ton cas ?

Je pense que ça dépend de quelle carrière tu veux faire. En ce qui me concerne, je ne pense pas qu’il y ait un endroit en particulier ou cela aurait été plus facile. La concurrence est féroce et quel que soit l’endroit où tu te trouves, il y a des avantages et des inconvénients. Je dirai juste que pour quelqu’un comme moi qui avait besoin d’être sponsorisé pour avoir un visa de travail, ça peut être un peu plus simple de postuler soit dans un pays où tu as déjà une autorisation de travail soit dans le pays ou tu finis tes études. A l’issue de mon master à l’université de Princeton, j’ai cherché un travail en Europe et aux États Unis et c’ est à New York que j’ai été accueilli.

Enfin, un ou plusieurs conseils à donner à des étudiant.e.s qui souhaitent devenir Quant ?

De nos jours, je pense que le meilleur moyen de se préparer à un métier de trading quantitatif est d’apprendre à analyser beaucoup  de données. Cela demande une maîtrise des mathématiques et d’outils informatiques pour pouvoir programmer et faire des simulations. Dans mon entreprise, il y a beaucoup de personnes qui viennent de compagnies technologiques comme google, facebook etc… et il y a aussi des personnes qui nous quittent pour aller travailler pour ce genre d’entreprises. Je conseillerais donc de privilégier des formations scientifiques à l’université, école d’ingénieur et même école de commerce. Je connais des quant trader dans mon entreprise qui ont fait HEC par exemple. Etant donné que ce genre de fonctions est très compétitif, il est important d’essayer d’avoir un parcours différenciant ou alors des activités extra scolaires qui montrent un engouement et une passion pour ce genre de métiers.

Merci Marc-Hervé d’avoir accepté cet entretien avec nous !

Je te remercie de m’avoir donné la parole et j’espère que ce retour d’expérience sera utile à certain(e)s. Cheers!

Questions bonus :

Tu travailles à Paris, mais ton entreprise se trouve aux USA, Quid des horaires ?

Mon hedge fund a un bureau à Paris même si la plupart des personnes avec qui je travaille sont à New York. Mes horaires sont celles des employés du bureau parisien et c’est en général l’après- midi à Paris ( le matin à New York) que je peux faire des points avec mes collègues outre-atlantique.

Est-il risqué de travailler en hedge fund avec les infos sur la plupart d’entre eux qui ferment ? (Ou même sur la santé ?)

Je pense que tout dépend du métier que tu exerces. C’est vrai que beaucoup de hedge funds ferment chaque année mais je pense que c’est aussi le cas de beaucoup de start-ups et de PME (petites et moyennes entreprises) de façon générale. Les hedge fund n’emploient en général pas beaucoup de personnes. Nous sommes environ 600 personnes dans mon entreprise et c’est considéré comme une bonne taille pour un hedge fund. Par contre quand tu as un métier à risque, comme trader dans un hedge fund, alors oui c’est un métier risqué. Tu es en première ligne pour générer les revenus de l’entreprise et cela comporte certains privilèges mais aussi beaucoup de responsabilités. L’impact de ton travail se voit beaucoup plus facilement par rapport à d’autres métiers et les enjeux peuvent être très importants et se chiffrer en dizaines et même centaines de millions de dollars. C’est ce qui rend cette position sensible. Comme tout métier à risque, ça peut avoir un effet néfaste sur ta santé. Je pense que ça dépend de la façon dont tout un chacun gère les choses. C’est vrai que ce n’est pas un métier qui est fait pour tout le monde. En dehors des capacités intellectuelles, il y a d’autres qualités à avoir comme la débrouillardise, la créativité et une bonne faculté à travailler sous une pression quasi quotidienne. Ceci étant dit, il existe d’autres métiers à risque qui ont les mêmes exigences.

Cet article est paru le 19 mars 2021.

Propos recueillis par Marie Gabrielle Kouamedjo (promo 2014).

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